Klara sourit à un serveur, jouant avec la rondelle de citron glissée sur le bord de son verre de Coca. Elle était en train de battre des cils en serrant ses bras sur sa poitrine quand Klaus lui décocha un petit coup de pied sous la table.
« N'en fais pas trop, » lui dit-il en secouant la tête jouant avec sa paille pour faire tinter les glaçons dans son verre de thé glacé. « On dirait une James Bond Girl en mission secrète. »
« C'est une mission secrète, Klaus, » soupira sa s½ur avec un regard navré. « Je devrais peut-être enlever un bouton de ma chemise, il nous apprendrait peut-être quelque chose... »
« Je ne suis pas sûr qu'il aie envie de voir ton nombril. »
« N'exagère pas... oh, tais-toi, il vient. »
En effet, le jeune serveur arrivait vers eux, jetant un regard en coin à ses collègues qui le regardaient, hilare.
« Qu'est ce qui vous ferait plaisir, mademoiselle ? » demanda-t-il d'un ton qu'il voulait probablement suave, se penchant vers Klara.
« Votre numéro de téléphone ? »
« On a tout ce qu'il faut, » coupa Klaus, sous le regard noir de sa s½ur.
« Oh, ne vous inquiétez pas, » reprit cette dernière, « mon frère est très protecteur. »
« Eh bien, je peux peut-être offrir un autre Coca à votre charmante petite s½ur, » fit gauchement le serveur.
« Mais tout à fait. »
Lorsqu'il fut repartit, le frère et la s½ur se fusillèrent du regard, échangeant des récriminations murmurées. Dès que son prétendant posa son verre plein (et décoré d'une petite ombrelle) devant elle, Klara reprit cependant son masque de minette en remerciant le serveur d'un large sourire.
« Offert par la maison, bien sûr. »
« C'est très aimable à vous, » minauda Klara, « peut-être pourrais-je remercier le patron moi-même ? »
Klaus se figea, comprenant où sa s½ur voulait en venir. Il attendit avec impatience la réponse du jeune serveur, qui avait l'air soudainement un peu embêté.
« Monsieur Küchemann ? Je ne sais pas si ça va être possible... »
Seulement, Klara se figea elle aussi, perdant soudainement son beau sourire, le récupérant crispé et forcé.
« Ce ne sont plus monsieur Schäfer et sa femme qui dirigent la brasserie ? »
« Oh, non, pas depuis qu'ils ont pris leur retraite... ça fait bien cinq ou six ans, je crois. Mais si vous voulez me remercier, vous pouvez toujours me laisser votre numéro de téléphone, » continua-t-il, plein d'espoir.
« Bien sûr. »
Klara griffonna rapidement son numéro sur le poignet du jeune homme, et Klaus retint un rire quand il se rendit compte que c'était un faux numéro. Mais comme Klara lui jetait des regards pressants, il fit mine de regarder sa montre, et s'écria d'un air catastrophé :
« Oh, mon Dieu, regarde l'heure, on va être en retard ! »
« Quoi ? Mince, tu as raison. Merci encore- »
« Hans, » interrompit le garçon avec un grand sourire, « Et toi ? »
« Greta, » répondit Klara en enfilant sa veste, tandis que Klaus posait un billet de dix euros tout froissé dans la coupole. « Gardez la monnaie. »
« On s'appelle, Greta ! » lui fit le serveur d'une voix forte, et elle lui répondit d'un vague signe de la main avant de sortir de la brasserie sur les talons de son frère.
Le peigne glissait doucement dans les cheveux de Sandrine. De leur racine jusqu'aux pointes qui tombaient au milieu de son dos. Les yeux fermés, elle se laissait chouchouter par son père, une tasse de café au lait dans les mains. Elle avait nagé longtemps, même après que le cours se termine, jusqu'à vingt heures trente, heure de fermeture de la piscine municipale.
Son père lui avait commandé sa pizza préférée, et ils avaient mangé devant la télé, dans le noir, parce que le beau-père de Sandrine n'était pas là pour râler pour qu'ils allument la lumière, prétendant qu'ils se faisaient mal aux yeux. Il ne s'était pas plaint parce qu'elle mouillait le canapé en cuir avec ses cheveux mouillés ; il avait été spécialement calme ce soir-là, même s'il était toujours reposant et détendu habituellement.
« Papa ? » demanda finalement Sandrine quand son père lui fit pencher la tête en avant pour séparer ses cheveux en deux masses égales.
« Sandy ? » répondit-il, lissant délicatement la frange de sa fille, la regardant plisser les paupières quand le peigne effleurait ses cils baissés.
Elle regarda un moment les doigts abîmés de son père, bosselés de cals, ses bras aux veines saillantes, la moue concentrée de sa bouche. Elle était fière de lui, parce qu'il était bel homme, parce qu'il semblait tellement jeune, parce qu'il n'était pas un homme d'affaire emmerdant comme les pères des filles de sa classe, parce qu'elle lui ressemblait et que c'était plaisant de ressembler à un homme comme lui.
Elle avait ses cheveux, et son nez, droit et aquilin ; les mêmes yeux enfoncés loin dans leurs orbites et de cette couleur pistache, menthe, couleur de confiserie. Elle enviait ses lèvres charnues et élégantes, riait de ses oreilles décollées et de son double-menton, essayait d'imiter son sourire si large, aimait passer ses bras autour de son cou épais, pour se faire porter comme une petite fille.
Mais comme lui, elle était calme, relax, détendue, nonchalante, à la limite du je-m'en-foutisme et de la taciturnité. Elle ne savait pas ce qu'elle avait en commun avec sa mère, parce qu'elle ne l'avait jamais connue. Elle était morte quand elle était toute petite, presque bébé encore. Ce n'était pas sa mère qui lui manquait, c'était une mère.
« Papa ? Tu me parles de Vanessa ? »
Elle appelait rarement sa mère ''maman''. Pour elle, c'était un terme affectif, et elle ne ressentait pas d'affection envers la femme qui lui avait donné naissance. Ou du moins, pas assez pour lui octroyer ce titre.
Mais les mains de son père arrêtèrent un instant de bouger dans ces cheveux, et il se pencha pour brancher le sèche-cheveux.
« On ne va pas gâcher la soirée, non ? » fit-il d'un ton léger, et le vrombissement du sèche-cheveux empêcha Sandrine de répondre. La discussion était close.
Leslie et sa mère ne parlaient pas beaucoup, spécialement pendant les repas. Parfois, elle essayait de savoir comment s'était passé la journée de sa fille, mais cette dernière ne répondait généralement que vaguement, et ce fut aussi le cas ce soir.
La jeune adolescente n'avait qu'une envie, rejoindre sa chambre et le cahier qu'elle y avait déposé, soigneusement caché sous le sous-main de son bureau. Sa jambe tressautait nerveusement sous la table -elle brulait d'impatience de savoir ce qu'il renfermait. Elle se forçait pour ne pas engloutir ses pommes de terre à une vitesse éclair, sinon sa mère suspecterait forcément quelque chose.
« Ne sois pas si agitée, » soupira finalement la femme assise en face d'elle, en reposant son verre de vin sans avoir bu dedans. Elle semblait fatiguée, plus que d'habitude.
« Désolée, » marmonna Leslie en tendant la main vers la brique de lait, contrôlant les tremblements de ses jambes -mais ce ne fut que pour recommencer quelques minutes plus tard.
« Mon Dieu, que tu es nerveuse, on dirait ton père ! » fit sa mère, lâchant sa fourchette comme si elle l'avait brûlée.
Leslie plongea dans ses pommes de terre. Sa mère détestait parler de son ex-mari. Elles se dépêchèrent de finir de manger, dans un silence tendu troublé seulement par les légers claquements de la pantoufle de Leslie qui cognait le carrelage au rythme des tressautements nerveux de sa jambe.
Enfin, elle se retrouva allongée sur son lit, sur le ventre, les volets fermés et la lumière de sa lampe de chevet n'éclairant qu'à moitié sa chambre plongée de fait dans une semi-pénombre douce et secrète. Leslie prit une grande inspiration, fermant les yeux, réunissant ses cheveux blonds en queue-de-cheval pour éviter d'être gênée pendant sa lecture.
Elle avait sommairement nettoyé le cahier, pour le débarrasser de l'épaisse couche de poussière qui, sous ses doigts, lui donnait l'impression de toucher un monstre -le cahier semblait couvert de fourrure, duveteux, velu.
Bizarrement, elle s'attendait presque à ce qu'il lui explose à la figure quand elle l'ouvrit -mais rien de ce genre n'arriva. Une légère odeur de moisi vint lui chatouiller les narines, désagréable, mais ça faisait partie du mystère, alors elle retint sa grimace. Il était écrit à l'encre noire, à première vue, mais en le feuilletant, Leslie se rendit compte que la couleur de l'encre n'était presque jamais la même : diverses teintes de bleu, rouge, violet, voire même du crayon à papier parfois (ces passages semblaient illisibles à première vue, mais elle prendrait le temps de les déchiffrer).
Le cahier commençait ainsi :
___Journal intime de Wilhelm Kaulitz,
___c'est-à-dire BILL
___(Tomi, je te vois !)
Une annotation à l'encre verte signalait, comme une correction :
___et de Tom
(celui qui écrivait à l'encre noire, Bill sans doute, avait rajouté ''as'', mais cela avait été biffé par Tom)
___(je sais que tu me vois, mais de toute façon je sais déjà tout ce que tu écris là-dedans...)
Leslie haussa un sourcil. Les prénoms lui étaient familiers, dangereusement familiers.
''Le chanteur, Bill Kaulitz, et son frère jumeau, Tom''
Sa mâchoire tomba et elle tourna fébrilement une page. Elle ne se demanda pas comment le journal intime du chanteur de Tokio Hotel (et celui de son frère, aussi, apparemment) était tombé entre les mains du possesseur du carton -et probablement aussi du classeur.
Mais Leslie se figea en lisant les premières lignes, et son c½ur s'arrêta de battre, touché par un doigt de glace.
___25 novembre 2005
___Tom m'a embrassé.
La boîte de Pandore était ouverte.
« Sandy ? » répondit-il, lissant délicatement la frange de sa fille, la regardant plisser les paupières quand le peigne effleurait ses cils baissés.
Elle regarda un moment les doigts abîmés de son père, bosselés de cals, ses bras aux veines saillantes, la moue concentrée de sa bouche. Elle était fière de lui, parce qu'il était bel homme, parce qu'il semblait tellement jeune, parce qu'il n'était pas un homme d'affaire emmerdant comme les pères des filles de sa classe, parce qu'elle lui ressemblait et que c'était plaisant de ressembler à un homme comme lui.
Elle avait ses cheveux, et son nez, droit et aquilin ; les mêmes yeux enfoncés loin dans leurs orbites et de cette couleur pistache, menthe, couleur de confiserie. Elle enviait ses lèvres charnues et élégantes, riait de ses oreilles décollées et de son double-menton, essayait d'imiter son sourire si large, aimait passer ses bras autour de son cou épais, pour se faire porter comme une petite fille.
Mais comme lui, elle était calme, relax, détendue, nonchalante, à la limite du je-m'en-foutisme et de la taciturnité. Elle ne savait pas ce qu'elle avait en commun avec sa mère, parce qu'elle ne l'avait jamais connue. Elle était morte quand elle était toute petite, presque bébé encore. Ce n'était pas
sa mère qui lui manquait, c'était
une mère.
« Papa ? Tu me parles de Vanessa ? »
Elle appelait rarement sa mère ''maman''. Pour elle, c'était un terme affectif, et elle ne ressentait pas d'affection envers la femme qui lui avait donné naissance. Ou du moins, pas assez pour lui octroyer ce titre.
Mais les mains de son père arrêtèrent un instant de bouger dans ces cheveux, et il se pencha pour brancher le sèche-cheveux.
« On ne va pas gâcher la soirée, non ? » fit-il d'un ton léger, et le vrombissement du sèche-cheveux empêcha Sandrine de répondre. La discussion était close.
Leslie et sa mère ne parlaient pas beaucoup, spécialement pendant les repas. Parfois, elle essayait de savoir comment s'était passé la journée de sa fille, mais cette dernière ne répondait généralement que vaguement, et ce fut aussi le cas ce soir.
La jeune adolescente n'avait qu'une envie, rejoindre sa chambre et le cahier qu'elle y avait déposé, soigneusement caché sous le sous-main de son bureau. Sa jambe tressautait nerveusement sous la table -elle brulait d'impatience de savoir ce qu'il renfermait. Elle se forçait pour ne pas engloutir ses pommes de terre à une vitesse éclair, sinon sa mère suspecterait forcément quelque chose.
« Ne sois pas si agitée, » soupira finalement la femme assise en face d'elle, en reposant son verre de vin sans avoir bu dedans. Elle semblait fatiguée, plus que d'habitude.
« Désolée, » marmonna Leslie en tendant la main vers la brique de lait, contrôlant les tremblements de ses jambes -mais ce ne fut que pour recommencer quelques minutes plus tard.
« Mon Dieu, que tu es nerveuse, on dirait ton père ! » fit sa mère, lâchant sa fourchette comme si elle l'avait brûlée.
Leslie plongea dans ses pommes de terre. Sa mère détestait parler de son ex-mari. Elles se dépêchèrent de finir de manger, dans un silence tendu troublé seulement par les légers claquements de la pantoufle de Leslie qui cognait le carrelage au rythme des tressautements nerveux de sa jambe.
Enfin, elle se retrouva allongée sur son lit, sur le ventre, les volets fermés et la lumière de sa lampe de chevet n'éclairant qu'à moitié sa chambre plongée de fait dans une semi-pénombre douce et secrète. Leslie prit une grande inspiration, fermant les yeux, réunissant ses cheveux blonds en queue-de-cheval pour éviter d'être gênée pendant sa lecture.
Elle avait sommairement nettoyé le cahier, pour le débarrasser de l'épaisse couche de poussière qui, sous ses doigts, lui donnait l'impression de toucher un monstre -le cahier semblait couvert de fourrure, duveteux, velu.
Bizarrement, elle s'attendait presque à ce qu'il lui explose à la figure quand elle l'ouvrit -mais rien de ce genre n'arriva. Une légère odeur de moisi vint lui chatouiller les narines, désagréable, mais ça faisait partie du mystère, alors elle retint sa grimace. Il était écrit à l'encre noire, à première vue, mais en le feuilletant, Leslie se rendit compte que la couleur de l'encre n'était presque jamais la même : diverses teintes de bleu, rouge, violet, voire même du crayon à papier parfois (ces passages semblaient illisibles à première vue, mais elle prendrait le temps de les déchiffrer).
Le cahier commençait ainsi :
___Journal intime de Wilhelm Kaulitz,
___c'est-à-dire BILL
___(Tomi, je te vois !)Une annotation à l'encre verte signalait, comme une correction :
___et de Tom (celui qui écrivait à l'encre noire, Bill sans doute, avait rajouté ''as'', mais cela avait été biffé par Tom)
___(je sais que tu me vois, mais de toute façon je sais déjà tout ce que tu écris là-dedans...)Leslie haussa un sourcil. Les prénoms lui étaient familiers, dangereusement familiers.
''
Le chanteur, Bill Kaulitz, et son frère jumeau, Tom''
Sa mâchoire tomba et elle tourna fébrilement une page. Elle ne se demanda pas comment le journal intime du chanteur de Tokio Hotel (et celui de son frère, aussi, apparemment) était tombé entre les mains du possesseur du carton -et probablement aussi du classeur.
Mais Leslie se figea en lisant les premières lignes, et son c½ur s'arrêta de battre, touché par un doigt de glace.
___25 novembre 2005
___Tom m'a embrassé.La boîte de Pandore était ouverte.