Auteur : Stern
Die Himmelsmechanik
Gus-und-Geo
Konstellation


Tokio Hotel.

Ni sang ni larmes. Juste des secrets.


# Posté le samedi 02 août 2008 11:18

Modifié le samedi 02 août 2008 11:47

Chapitre 1Nothing's like before. (« Rien n'est plus comme avant », Bill Kaulitz)


Ses doigts aux ongles courts mais parfaitement manucurés glissèrent dans la poussière qui s'étalait comme de la neige sur le parquet, et sa peau se couvrit d'une fine couche grisâtre, sur laquelle elle souffla. Elle frotta ses doigts les uns contre les autres, et reporta son attention sur le livre posé devant elle.

Ce n'était pas un livre, plutôt un classeur. Un classeur aux anneaux rouillés et éternellement fermés, emprisonnant des dizaines et des dizaines de pochettes plastifiées qui protégeaient des articles de journaux et des photos du temps qui passait. Tout cela était vieux d'une bonne vingtaine d'années, et elle connaissait le contenu des articles par c½ur, mais elle les relisait avec plaisir, avec passion, avec fascination, dès qu'elle le pouvait.

« Les ? » interpella une voix claire de femme, assourdie par la distance, interrompant sa lecture.
« Oh, merde, » marmonna-t-elle en refermant expressément le classeur, se relevant d'un bond.

Sa tête manqua de cogner aux poutres du grenier, et elle vacilla un instant, avant d'expédier le classeur sous une étagère branlante d'un coup de pied. Tout en époussetant ses blue-Jeans qui avaient viré au gris, elle se précipita dans la petite échelle qui reliait les combles au reste de la maison. Une fois descendue, elle la replia prestement, et se jeta dans les escaliers, pilant net devant sa mère qui s'apprêtait à monter à l'étage pour contrôler sa présence.

« Leslie, » glapit-elle, surprise, sa veste encore sur les épaules et sa pochette à la main.

Elle détailla sa fille, les lignes fines et nettes de son visage mince, presque maigre, ses bras qui émergeaient de son tee-shirt trop large (c'était une taille S, pourtant), le vêtement plissant autour de sa poitrine plate. Leslie passa une longue main sur son ventre, lissant son tee-shirt, pinçant le tissu entre ses doigts. Elle jouait beaucoup avec ses mains, surtout lorsqu'elle se sentait observée, et fixait les gens de ses yeux chocolat en amande, détournant leur attention du reste de son corps.

Sa mère soupira et se détourna, ses talons claquant sur le carrelage du vestibule. Leslie retint un soupir de soulagement et lui emboîta le pas, la suivant dans son bureau où elle alluma son ordinateur et s'assit sur sa chaise, sa fille mâchonnant sa lèvre inférieure d'un air indécis.

« Maman, » commença-t-elle, « on ira voir papa quand ? »

La femme en face d'elle tressaillit, et rajusta l'écran de son ordinateur, cherchant à gagner le maximum de temps avant de répondre à la question.

« Les, j'ai beaucoup de travail en ce moment, je ne peux pas t'emmener à Magdeburg... » argumenta-t-elle, sans regarder sa fille, son visage pâle éclairé par la lumière bleutée de l'écran.
« Oh, laisse, c'est pas grave, » l'interrompit Leslie, souriant et agitant les mains, puis replaçant une mèche blonde ondulée derrière son oreille. « J'irai pendant les vacances, quand on ira voir Oma. »
« Oui, c'est ça, quand on ira voir Oma... »

La voix de sa mère s'était faite lointaine, alors qu'elle tapotait sur son clavier, l'air visiblement très concentrée. Leslie soupira et partit en silence.


Il lécha doucement ses lèvres et regarda superstitieusement derrière lui -même s'il n'y avait que le mur, il avait toujours peur d'être surpris. Ses mains se resserrèrent sur les baguettes polies, et il frappa timidement un fût -n'importe lequel. Il sursauta presque au son bas qu'il produisit, et sourit en levant le bras pour frapper une cymbale, cette fois.

Cependant, alors qu'il enchaînait des coups nets sur les toms, il perçut le son métallique des clés qui tombaient dans la timbale en cuivre, dans l'entrée. Il jura, bondit du tabouret, et posa le plus silencieusement possible les baguettes là où elles étaient toujours : croisées sur le siège, derrière la batterie. Il dut s'y reprendre à deux fois, mais parvint à sortir de la pièce en silence pour regagner sa chambre, les yeux fixés sur la nuque de sa mère qui triait le courrier, lui tournant le dos.

Il referma la porte de sa chambre tout doucement, les dents serrés et un fin voile de sueur froide sur le front, puis se précipita à son bureau en soupirant de soulagement, ouvrant un livre à n'importe quelle page, faisant semblant de potasser quand sa mère entra dans la pièce.

« Bonjour, Klaus, » le salua-t-elle en lui tendant une revue scientifique quelconque, qu'il prit avec un sourire crispé, la posant sur une pile de manuels. « Tu as avancé tes exercices ? »
« Oh, humm, non, j'ai revu le passage sur- » (il jeta un bref coup d'½il à la page ouverte devant lui) « le calcul de la vitesse de libération. J'ai encore du mal avec l'application dans un problème à trois corps, et je préfère être sur avant de commencer les exercices, tu comprends... »
« Bon, et bien si tu veux de l'aide je serai dans la cuisine, » répondit sa mère avec un large sourire accompagné d'une caresse sur les boucles blondes de son fils.

Elle s'apprêtait à sortir quand elle se figea, la main sur la poignée, et se retourna lentement, l'air un peu gêné mais réprobateur, aussi.

« Klaus, » commença-t-elle d'une petite voix moralisatrice, « j'ai croisé Babsi, tu ne m'avais pas dit que vous aviez rompu. Elle n'avait pas l'air bien, la pauvre... »

Klaus se demandait vaguement quoi répondre quand la porte d'entrée claqua bruyamment, les faisant sursauter tous les deux.

« Salut maman, salut Klaus ! » chantonna joyeusement la blonde petite s½ur du jeune garçon en faisant irruption dans la chambre. Elle cogna sa joue potelée contre celle, tout aussi ronde, de sa mère, et fit un sourire ravi à Klaus, ses yeux marron pétillant.
« Klara, tu es en retard, » gronda mollement la petite femme en regardant sa montre, quittant la chambre. « Et n'embête pas Klaus, il doit travailler. »
« Ouais, ouais, » fit distraitement Klara d'une voix forte, puis elle se pencha vers son frère avec un air de conspiratrice, retroussant son nez en murmurant : « je crois que j'ai trouvé ! »
« Sérieux ? » répondit Klaus sur le même ton, écarquillant les yeux et se détournant définitivement de son manuel pour faire face à sa s½ur.

Avec leurs physiques et leurs prénoms semblables, on les prenait facilement pour des faux jumeaux -mêmes rondeurs, mêmes cheveux bouclés, d'un blond cendré, mêmes lèvres fines, très fines, presque invisibles sur leur même visage ovale.

Mais si Klaus allait sur ses vingt ans, et Klara en aurait bientôt seize. D'autre part, les yeux de Klaus étaient bleus, et son nez large mais court lui conférait, additionné à la graisse qui empâtait son cou, un profil qu'il détestait. Sa petite s½ur avait un nez fin, légèrement aquilin, le même que celui de leur mère -il fallait bien qu'ils lui ressemblent un peu, quelque part.

« Ouais,j'ai du passer pour une folle parce que j'ai appelé un peu partout, mais- »
« Klara ! N'embête pas ton frère, il doit travailler ! » rappela la voix de leur mère, en provenance de la cuisine.
« Ouais ! » cria la jeune fille en réponse, levant les yeux au ciel avant de reporter son attention sur son frère. « On voit ça cette nuit, d'ac ? »
« D'ac, » sourit Klaus, et après que Klara eut quitté sa chambre, il essaya de se concentrer sur ses foutus exercices de physique -mais en vain.


Elle fendit l'air et plongea une nouvelle fois, savourant le contact de l'eau sur tout son corps, et remit son bonnet de piscine en place d'un mouvement sec des doigts, avant d'étendre les bras pour crawler rapidement vers l'autre extrémité du bassin. Faisant une roulade dans l'eau, elle se propulsa à nouveau en sens inverse, et remonta le bassin, nageant toujours aussi effrénément.

« Hé, Sandy ! » fit une voix à côté d'elle, à moitié étouffée par le vacarme des nageurs, et elle l'ignora brillamment. « Sandy, » insista la voix essoufflée, « Sandrine. Il est tout craignosse ton prénom, ta mère est française ? »

Sandrine ne répondit toujours pas, et accéléra -mais elle commençait à s'essouffler, elle aussi, maudits soient ses quelques kilos en trop.

Si presque toutes les autres filles de sa classe étaient minces et blondes, Sandrine, elle, avait des formes, de légères rondeurs, et de longs cheveux châtains. Même sans le faire exprès, elle différenciait d'elles, par son physique. Là où les autres filles ressemblaient à des cordes de guitare -minces, fines, raides- elle avait l'épaisseur d'une corde de basse. Comme un manche de basse dépasse un manche de guitare par sa taille, elle était également plus grande qu'elles, pas beaucoup, mais juste assez pour que la majorité des poupées blondes l'aie prise en grippe dès le début de l'année.

« Oh, mais j'oubliais, t'as pas de mère -ton père est pédé, c'est ça ? Il a fait comment, il t'a trouvée dans une poubelle ? »

Il y eut quelques rires grêles, vite interrompus par un coup de sifflet net. La jeune fille se hissa sur le rebord de la piscine en même temps que les quelques dizaines d'adolescentes de son groupe de sport, et posa ses yeux verts voilés par ses lunettes de plongée en plastique bleu sur l'entraîneur, qui leur expliquait sans grand entrain l'exercice à venir.

Sandrine soupira et tripota d'un geste absent son bonnet en caoutchouc ridicule, tirant un peu plus le latex mou sur son front pour recouvrir sa frange. Ses cheveux bouclaient toujours beaucoup, dès qu'elle les mouillait. Entendant des murmures derrière elle, et parfois quelques rires mal étouffés, elle se recroquevilla un peu plus, agacée.

Bien sûr, elle avait l'habitude. En seize années, on n'avait cessé de l'observer, de la regarder, de se moquer d'elle ou de l'admirer -pour rien. Rien que parce que son père n'était pas n'importe qui. Ou plutôt, parce qu'il n'avait pas été n'importe qui, avant.

Quelquefois, elle se demandait vaguement à quoi correspondait ce ''avant''. Avant quoi, avant sa naissance ? Baissant les yeux sur ses orteils fripés par l'eau froide de la piscine, elle essaya d'écouter ce que racontait le professeur, une histoire de palmes et de planches. Elle ne pouvait pas être distraite ou insolente, parce qu'on la connaissait, parce qu'elle ne pouvait pas se le permettre.

Plongeant à nouveau dans l'eau, Sandrine essaya de laisser ses pensées à la surface et d'apprécier le monde du silence -mais tout continuait dans sa tête.


Il est semble t-il des films dont la bande-son continue de jouer, même après la fin.

# Posté le samedi 02 août 2008 11:53

Chapitre 2Und dann die Spuren zusammen verbrennen.(« Et effaçons toute trace de notre passage », Tom Kaulitz)


Il était à peine deux heures et quart. Leslie se tortilla sur sa chaise, frottant ses baskets l'une contre l'autre. Elle n'aimait pas les cours, et elle n'aimait de toute façon pas rester en place. Il lui tardait de rentrer chez elle, dans la maison vide et silencieuse (sa mère ne rentrait que tard le soir) pour retrouver le classeur. La veille, elle avait été interrompue en plein dans sa lecture, et elle détestait ça.

Leslie passait beaucoup de temps à penser au classeur, si elle ne pensait pas à son père, la majorité du temps qu'elle ne passait pas avec ses parents ou ses amies, en fait. Dernièrement, elle y pensait beaucoup plus, parce que sa mère était de plus en plus prise par son travail, et ses amies de moins en moins avec elle. Elle y était indifférente, à vrai dire elle n'aimait pas beaucoup attirer les regards.

C'était un des avantages à habiter Berlin. Dans la capitale allemande, on était anonyme, éternellement étranger. La plupart de ses amies ne savaient rien d'elle, et réciproquement.

Par contre, dans le village d'Oma, tout le monde se connaissait, et tout le monde la connaissait, elle, même si elle ne venait que deux ou trois fois par an. Les fermiers et les commerçants fronçaient les sourcils en la regardant passer, et la plupart des vieilles personnes du village aussi. Même Oma l'observait parfois avec cette expression d'inquiétude et dégoût sur le visage, tard le soir, quand Leslie lisait, roulée en boule sur un fauteuil, chichement éclairée par une petite lampe de lecture. Mais la vieille femme baissait rapidement la tête, et reprenait son aiguille et son tambour à broder du bout de ses doigts secs.

Leslie soupira doucement et baissa les yeux sur la feuille posée devant elle. Puis elle pensa à nouveau au classeur et laissa son esprit partir au loin.


Klara était elle aussi en cours, à plusieurs centaines de kilomètres de là, en plein centre de Magdeburg. Elle mâchait un chewing-gum, frétillant d'impatience de voir l'interminable heure d'allemand se terminer -le professeur discourait depuis un long moment sur un roman de Goethe, Les souffrances du jeune Werther. La classe entière était à moitié endormie, et l'autre moitié probablement plongée dans un coma profond.

« Qu'il souffre en silence, » marmonna Klara en regardant sa montre pour la énième fois.

Sa voisine se tourna mollement vers elle, le regard vitreux, et lui glissa dans un murmure pâteux :

« On a sciences, après. Tu es si pressée que ça de revoir Karcher ? »
« Karch, ma chère Greta, on ne manque pas de respect au corps enseignant, » se moqua Klara d'un ton mielleux, chatouillant sa voisine. « Et je ne le reverrai pas, je sèche la prochaine heure, » termina-t-elle avec un grand sourire.

Greta se redressa sur son siège, jetant un regard à leur professeur avant de se pencher vers Klara pour lui demander tout bas :

« Encore ? Tu as déjà séché hier matin... t'as un mec ou quoi ? » fit-elle sur un ton de plaisanterie, mais un vif intérêt éclairait ses yeux.
« Gretschel, tu sais bien que je veux me préserver jusqu'au mariage ! »
« Change pas de sujet, tu vas où ? »

La cloche sonna, et Klara se leva d'un bond, enfournant ses affaires dans son sac. Elle tapota l'épaule de Greta en geste d'au-revoir, et fit claquer une petite bulle de son chewing-gum.

« Bon, ben j'y vais, tu réponds présente pour moi avec Karcher, mmh ? »
« Tu vas où ? » siffla une dernière fois Greta tandis que Klara s'éloignait déjà.
« Restau avec l'homme de ma vie, » sourit la petite blonde, et elle courut presque dans le couloir.


Sandrine lissa ses longs cheveux châtains du bout des doigts et les rejeta dans son dos, grimaçant en tirant quelques mèches coincées sous la bandoulière de son sac. Elle ébouriffa sa frange droite, décollant ses cheveux de son front en sueur -c'était l'été et il faisait chaud, très chaud.

Quand elle arriva chez elle quelques minutes plus tard, l'appartement était tout silencieux -c'en était presque déprimant. Tous les stores étaient baissés, son père n'avait pas du les relever en partant ce matin. Elle se chargea de les relever, regardant le soleil de milieu d'après-midi illuminer lentement le salon mal rangé -voilà ce que c'est de vivre avec deux hommes.

En général, son beau-père se chargeait du ménage (ou du moins, d'enlever les moutons de poussières plus gros que le canapé et d'éviter que trop de tee-shirts ou de bouquins traînent sur le tapis arabe), mais il était rarement présent en ce moment, pris par l'organisation du concert de fin d'année de l'école de musique dans laquelle il enseignait.

Voilà pourquoi Sandrine n'aimait pas finir tôt, contrairement à tous ses camarades de classe. Elle n'avait rien à faire jusqu'à dix-huit heures, lorsqu'elle partait pour une heure et demie de natation en club, trois fois par semaine. Elle évitait de jouer de la gratte en semaine, parce que les voisins d'en-dessous avaient des enfants en bas âge qui faisaient la sieste (apparemment, ils dormaient tout le temps, à part la nuit où ils se relayaient pour brailler et empêcher tout l'immeuble de dormir).

Parfois, il lui arrivait d'envier les filles de sa classe, qui déambulaient dans tout Hamburg en bande, de la fin des cours au couvre-feu imposé par les parents. Au moins avaient-elles des amies. Sandrine n'en avait pas, à part les quelques nièces et neveux de son beau-père, qu'elle voyait parfois pendant les vacances.

Il lui arrivait de vouloir une meilleure amie, ou une mère. Elle avait besoin d'une présence féminine dans sa vie. Certes son père se portait toujours volontaire pour s'occuper de ses longs cheveux ou pour l'emmener faire du shopping, mais elle aurait bien aimé avoir une mère, une amie, une s½ur.

Klaus, lui, regrettait parfois d'en avoir une. Jamais très longtemps, mais par exemple quand elle le traînait dans le tram et le bus à travers toute la ville, alors qu'il était censé réviser pour se préparer à entrer dans une école réputée de Berlin -ce dont il n'avait aucune envie, mais il avait appris depuis longtemps à réciter la table de Mendeleïev plutôt que les quatre vérités de sa mère.

« Rappelle-moi pourquoi je fais ça, exactement ? » demanda-t-il à Klara alors qu'ils déambulaient dans Magdeburg, elle plongée dans un plan de la ville et lui marchant à ses côtés, portant le sac péruvien aux couleurs vives de sa s½ur.
« Parce que je suis ta s½ur et que tu m'adores, parce que tu veux savoir qui est papa et où il est, parce que c'est ça ou te cacher dans son bureau au lieu de réviser ? »
« Comment tu sais ?! » s'écria Klaus en stoppant net, le rouge montant à ses joues.
« Tout le monde le sait Klaus, même maman le sait... »

Le jeune homme reprit sa marche au bout d'un moment, les joues brûlantes, rattrapant sa s½ur en quelques enjambées. Il repensa à ce qu'ils faisaient. Klara séchait plusieurs heures de cours, et lui... il mentait à sa mère qui le croyait dans sa chambre, en train de travailler bien sagement, le nez dans ses bouquins.

Mais c'était pour Klara, se forçait-il à penser, c'était pour la bonne cause -c'était pour leur père. Klaus avait encore des souvenirs de lui, avant qu'il ne parte, avant la naissance de Klara, jusqu'à ses cinq ans, ou un peu avant. Quelques souvenirs très nets de son père derrière sa batterie, par exemple...

Sa batterie. C'était tout ce qu'il restait à Klaus de réel, et c'était peut-être pour ça qu'il suivait sa s½ur dans sa recherche désespérée de son père partout dans Magdeburg. Parce qu'à elle, il ne lui restait plus rien.


A Leslie, il ne restait plus que des souvenirs sur papier, qui n'étaient pas les siens, qui ne la concernaient pas. Des biographies fausses, des interviews mensongères, des photos retouchées. Elle passait des heures penchée sur les images du classeur, jusqu'à ne voir plus que des petits points, à essayer de deviner le visage réel des quatre garçons sur papier glacé.

C'étaient les souvenirs de toutes les jeunes filles des années 2005 à 2010. Cinq années. C'était avant sa naissance, et pourtant, ces photos, ces interviews, ces biographies, exerçaient sur elle une fascination incroyable. Leslie avait déniché les disques du groupe dans un magasin d'occasion, et elle les passait pour s'endormir, roulée en boule dans son lit. Elle connaissait la plupart de leurs chansons par c½ur et évitait soigneusement de les chantonner devant sa mère, qui la gratifiait d'un regard noir dès qu'elle le faisait.

Leslie se demandait pourquoi sa mère avait conservé tous ces souvenirs dans un carton au grenier, si elle détestait tant que ça ce groupe vieux de vingt ans.

Parfois, elle en venait à imaginer qu'elle était née à l'époque de leur apogée. Qu'elle aussi les avait suivis partout dans le monde -mais sa mère ne l'aurait jamais laissée faire, pensait-elle, amusée. Et son père ? Elle pensait beaucoup à lui. Elle connaissait peu de choses de lui. Peut-être aurait-il approuvé.

Leslie soupira, les coudes dans la poussière, allongée une fois de plus sur le parquet vermoulu du grenier. Elle avait ressorti le classeur et regardait d'un air absent une photo du guitariste. Il pose, la tête légèrement inclinée et un sourire de Mona Lisa aux lèvres, son visage d'ange baroque contrastant avec son look de rappeur U.S., ses mains caricaturalement maigres posées sur sa casquette ressemblent à des brindilles. Leslie lui sourit, et, sans la regarder, sans la voir, il semble que le jeune garçon lui répond.

Refermant le classeur avec un luxe de précautions, elle s'apprêtait à le glisser dans le carton poussiéreux quand elle remarqua une petite araignée, qui venait de sortir de sous un sweat-shirt plié dans un coin de la boîte. Retroussant le nez de dégoût, Leslie fondit sur la bestiole, prête à l'écraser du bout des doigts, mais l'araignée se glissa sous un rabat, dans le fond du carton.

Elle posa doucement le classeur à côté d'elle, et ôta son chausson d'une main, soulevant le rabat de l'autre. Elle s'apprêtait à découvrir des tas de sales bêtes, mais il n'y avait que la petite araignée, qu'elle se dépêcha d'écraser d'un coup de chausson bien senti.

Lorsqu'elle se pencha sur le cadavre de la bestiole, Leslie vit, à côté, quelque chose de long et plat, tout aussi brun et poussiéreux que le fond du carton. Fronçant les sourcils, elle s'en saisit, prenant garde de ne pas toucher la défunte araignée.

C'était un cahier, un petit cahier d'une centaine de pages, qu'on avait glissé, des années et des années auparavant, sous le rabat, au fond du carton. Qu'on avait caché, comme un magicien cache les secrets de son illusion dans le double-fond de son chapeau.

Remettant le classeur dans le carton, Leslie garda néanmoins le cahier à côté d'elle. Quel ''on'' l'avait caché ici, au milieu de tous ces souvenirs orphelins ? Pourquoi l'avoir si bien dissimulé ? Quelle illusion servait-il, quels secrets renfermait-il ?

« Leslie ? »

Quand la voix étouffée de sa mère se fit entendre dans la maison, Leslie se leva d'un bond, et rituellement, piqua un sprint jusqu'au rez-de-chaussée, le cahier poussiéreux glissé dans ses Jeans.


Les secrets avaient quitté l'huis clos des combles.

# Posté le mardi 05 août 2008 17:33

Chapitre 3Hallo, du stehst im meiner Tur.(« Salut, tu es sur le pas de ma porte », Bill Kaulitz)


Klara sourit à un serveur, jouant avec la rondelle de citron glissée sur le bord de son verre de Coca. Elle était en train de battre des cils en serrant ses bras sur sa poitrine quand Klaus lui décocha un petit coup de pied sous la table.

« N'en fais pas trop, » lui dit-il en secouant la tête jouant avec sa paille pour faire tinter les glaçons dans son verre de thé glacé. « On dirait une James Bond Girl en mission secrète. »
« C'est une mission secrète, Klaus, » soupira sa s½ur avec un regard navré. « Je devrais peut-être enlever un bouton de ma chemise, il nous apprendrait peut-être quelque chose... »
« Je ne suis pas sûr qu'il aie envie de voir ton nombril. »
« N'exagère pas... oh, tais-toi, il vient. »

En effet, le jeune serveur arrivait vers eux, jetant un regard en coin à ses collègues qui le regardaient, hilare.

« Qu'est ce qui vous ferait plaisir, mademoiselle ? » demanda-t-il d'un ton qu'il voulait probablement suave, se penchant vers Klara.
« Votre numéro de téléphone ? »
« On a tout ce qu'il faut, » coupa Klaus, sous le regard noir de sa s½ur.
« Oh, ne vous inquiétez pas, » reprit cette dernière, « mon frère est très protecteur. »
« Eh bien, je peux peut-être offrir un autre Coca à votre charmante petite s½ur, » fit gauchement le serveur.
« Mais tout à fait. »

Lorsqu'il fut repartit, le frère et la s½ur se fusillèrent du regard, échangeant des récriminations murmurées. Dès que son prétendant posa son verre plein (et décoré d'une petite ombrelle) devant elle, Klara reprit cependant son masque de minette en remerciant le serveur d'un large sourire.

« Offert par la maison, bien sûr. »
« C'est très aimable à vous, » minauda Klara, « peut-être pourrais-je remercier le patron moi-même ? »

Klaus se figea, comprenant où sa s½ur voulait en venir. Il attendit avec impatience la réponse du jeune serveur, qui avait l'air soudainement un peu embêté.

« Monsieur Küchemann ? Je ne sais pas si ça va être possible... »

Seulement, Klara se figea elle aussi, perdant soudainement son beau sourire, le récupérant crispé et forcé.

« Ce ne sont plus monsieur Schäfer et sa femme qui dirigent la brasserie ? »
« Oh, non, pas depuis qu'ils ont pris leur retraite... ça fait bien cinq ou six ans, je crois. Mais si vous voulez me remercier, vous pouvez toujours me laisser votre numéro de téléphone, » continua-t-il, plein d'espoir.
« Bien sûr. »

Klara griffonna rapidement son numéro sur le poignet du jeune homme, et Klaus retint un rire quand il se rendit compte que c'était un faux numéro. Mais comme Klara lui jetait des regards pressants, il fit mine de regarder sa montre, et s'écria d'un air catastrophé :

« Oh, mon Dieu, regarde l'heure, on va être en retard ! »
« Quoi ? Mince, tu as raison. Merci encore- »
« Hans, » interrompit le garçon avec un grand sourire, « Et toi ? »
« Greta, » répondit Klara en enfilant sa veste, tandis que Klaus posait un billet de dix euros tout froissé dans la coupole. « Gardez la monnaie. »
« On s'appelle, Greta ! » lui fit le serveur d'une voix forte, et elle lui répondit d'un vague signe de la main avant de sortir de la brasserie sur les talons de son frère.


Le peigne glissait doucement dans les cheveux de Sandrine. De leur racine jusqu'aux pointes qui tombaient au milieu de son dos. Les yeux fermés, elle se laissait chouchouter par son père, une tasse de café au lait dans les mains. Elle avait nagé longtemps, même après que le cours se termine, jusqu'à vingt heures trente, heure de fermeture de la piscine municipale.

Son père lui avait commandé sa pizza préférée, et ils avaient mangé devant la télé, dans le noir, parce que le beau-père de Sandrine n'était pas là pour râler pour qu'ils allument la lumière, prétendant qu'ils se faisaient mal aux yeux. Il ne s'était pas plaint parce qu'elle mouillait le canapé en cuir avec ses cheveux mouillés ; il avait été spécialement calme ce soir-là, même s'il était toujours reposant et détendu habituellement.

« Papa ? » demanda finalement Sandrine quand son père lui fit pencher la tête en avant pour séparer ses cheveux en deux masses égales.
« Sandy ? » répondit-il, lissant délicatement la frange de sa fille, la regardant plisser les paupières quand le peigne effleurait ses cils baissés.

Elle regarda un moment les doigts abîmés de son père, bosselés de cals, ses bras aux veines saillantes, la moue concentrée de sa bouche. Elle était fière de lui, parce qu'il était bel homme, parce qu'il semblait tellement jeune, parce qu'il n'était pas un homme d'affaire emmerdant comme les pères des filles de sa classe, parce qu'elle lui ressemblait et que c'était plaisant de ressembler à un homme comme lui.

Elle avait ses cheveux, et son nez, droit et aquilin ; les mêmes yeux enfoncés loin dans leurs orbites et de cette couleur pistache, menthe, couleur de confiserie. Elle enviait ses lèvres charnues et élégantes, riait de ses oreilles décollées et de son double-menton, essayait d'imiter son sourire si large, aimait passer ses bras autour de son cou épais, pour se faire porter comme une petite fille.

Mais comme lui, elle était calme, relax, détendue, nonchalante, à la limite du je-m'en-foutisme et de la taciturnité. Elle ne savait pas ce qu'elle avait en commun avec sa mère, parce qu'elle ne l'avait jamais connue. Elle était morte quand elle était toute petite, presque bébé encore. Ce n'était pas sa mère qui lui manquait, c'était une mère.

« Papa ? Tu me parles de Vanessa ? »

Elle appelait rarement sa mère ''maman''. Pour elle, c'était un terme affectif, et elle ne ressentait pas d'affection envers la femme qui lui avait donné naissance. Ou du moins, pas assez pour lui octroyer ce titre.

Mais les mains de son père arrêtèrent un instant de bouger dans ces cheveux, et il se pencha pour brancher le sèche-cheveux.

« On ne va pas gâcher la soirée, non ? » fit-il d'un ton léger, et le vrombissement du sèche-cheveux empêcha Sandrine de répondre. La discussion était close.


Leslie et sa mère ne parlaient pas beaucoup, spécialement pendant les repas. Parfois, elle essayait de savoir comment s'était passé la journée de sa fille, mais cette dernière ne répondait généralement que vaguement, et ce fut aussi le cas ce soir.

La jeune adolescente n'avait qu'une envie, rejoindre sa chambre et le cahier qu'elle y avait déposé, soigneusement caché sous le sous-main de son bureau. Sa jambe tressautait nerveusement sous la table -elle brulait d'impatience de savoir ce qu'il renfermait. Elle se forçait pour ne pas engloutir ses pommes de terre à une vitesse éclair, sinon sa mère suspecterait forcément quelque chose.

« Ne sois pas si agitée, » soupira finalement la femme assise en face d'elle, en reposant son verre de vin sans avoir bu dedans. Elle semblait fatiguée, plus que d'habitude.
« Désolée, » marmonna Leslie en tendant la main vers la brique de lait, contrôlant les tremblements de ses jambes -mais ce ne fut que pour recommencer quelques minutes plus tard.
« Mon Dieu, que tu es nerveuse, on dirait ton père ! » fit sa mère, lâchant sa fourchette comme si elle l'avait brûlée.

Leslie plongea dans ses pommes de terre. Sa mère détestait parler de son ex-mari. Elles se dépêchèrent de finir de manger, dans un silence tendu troublé seulement par les légers claquements de la pantoufle de Leslie qui cognait le carrelage au rythme des tressautements nerveux de sa jambe.

Enfin, elle se retrouva allongée sur son lit, sur le ventre, les volets fermés et la lumière de sa lampe de chevet n'éclairant qu'à moitié sa chambre plongée de fait dans une semi-pénombre douce et secrète. Leslie prit une grande inspiration, fermant les yeux, réunissant ses cheveux blonds en queue-de-cheval pour éviter d'être gênée pendant sa lecture.

Elle avait sommairement nettoyé le cahier, pour le débarrasser de l'épaisse couche de poussière qui, sous ses doigts, lui donnait l'impression de toucher un monstre -le cahier semblait couvert de fourrure, duveteux, velu.

Bizarrement, elle s'attendait presque à ce qu'il lui explose à la figure quand elle l'ouvrit -mais rien de ce genre n'arriva. Une légère odeur de moisi vint lui chatouiller les narines, désagréable, mais ça faisait partie du mystère, alors elle retint sa grimace. Il était écrit à l'encre noire, à première vue, mais en le feuilletant, Leslie se rendit compte que la couleur de l'encre n'était presque jamais la même : diverses teintes de bleu, rouge, violet, voire même du crayon à papier parfois (ces passages semblaient illisibles à première vue, mais elle prendrait le temps de les déchiffrer).

Le cahier commençait ainsi :

___Journal intime de Wilhelm Kaulitz,
___c'est-à-dire BILL
___(Tomi, je te vois !)


Une annotation à l'encre verte signalait, comme une correction :

___et de Tom
(celui qui écrivait à l'encre noire, Bill sans doute, avait rajouté ''as'', mais cela avait été biffé par Tom)
___(je sais que tu me vois, mais de toute façon je sais déjà tout ce que tu écris là-dedans...)

Leslie haussa un sourcil. Les prénoms lui étaient familiers, dangereusement familiers.

''Le chanteur, Bill Kaulitz, et son frère jumeau, Tom''

Sa mâchoire tomba et elle tourna fébrilement une page. Elle ne se demanda pas comment le journal intime du chanteur de Tokio Hotel (et celui de son frère, aussi, apparemment) était tombé entre les mains du possesseur du carton -et probablement aussi du classeur.

Mais Leslie se figea en lisant les premières lignes, et son c½ur s'arrêta de battre, touché par un doigt de glace.

___25 novembre 2005
___Tom m'a embrassé.


La boîte de Pandore était ouverte.
« Sandy ? » répondit-il, lissant délicatement la frange de sa fille, la regardant plisser les paupières quand le peigne effleurait ses cils baissés.

Elle regarda un moment les doigts abîmés de son père, bosselés de cals, ses bras aux veines saillantes, la moue concentrée de sa bouche. Elle était fière de lui, parce qu'il était bel homme, parce qu'il semblait tellement jeune, parce qu'il n'était pas un homme d'affaire emmerdant comme les pères des filles de sa classe, parce qu'elle lui ressemblait et que c'était plaisant de ressembler à un homme comme lui.

Elle avait ses cheveux, et son nez, droit et aquilin ; les mêmes yeux enfoncés loin dans leurs orbites et de cette couleur pistache, menthe, couleur de confiserie. Elle enviait ses lèvres charnues et élégantes, riait de ses oreilles décollées et de son double-menton, essayait d'imiter son sourire si large, aimait passer ses bras autour de son cou épais, pour se faire porter comme une petite fille.

Mais comme lui, elle était calme, relax, détendue, nonchalante, à la limite du je-m'en-foutisme et de la taciturnité. Elle ne savait pas ce qu'elle avait en commun avec sa mère, parce qu'elle ne l'avait jamais connue. Elle était morte quand elle était toute petite, presque bébé encore. Ce n'était pas sa mère qui lui manquait, c'était une mère.

« Papa ? Tu me parles de Vanessa ? »

Elle appelait rarement sa mère ''maman''. Pour elle, c'était un terme affectif, et elle ne ressentait pas d'affection envers la femme qui lui avait donné naissance. Ou du moins, pas assez pour lui octroyer ce titre.

Mais les mains de son père arrêtèrent un instant de bouger dans ces cheveux, et il se pencha pour brancher le sèche-cheveux.

« On ne va pas gâcher la soirée, non ? » fit-il d'un ton léger, et le vrombissement du sèche-cheveux empêcha Sandrine de répondre. La discussion était close.


Leslie et sa mère ne parlaient pas beaucoup, spécialement pendant les repas. Parfois, elle essayait de savoir comment s'était passé la journée de sa fille, mais cette dernière ne répondait généralement que vaguement, et ce fut aussi le cas ce soir.

La jeune adolescente n'avait qu'une envie, rejoindre sa chambre et le cahier qu'elle y avait déposé, soigneusement caché sous le sous-main de son bureau. Sa jambe tressautait nerveusement sous la table -elle brulait d'impatience de savoir ce qu'il renfermait. Elle se forçait pour ne pas engloutir ses pommes de terre à une vitesse éclair, sinon sa mère suspecterait forcément quelque chose.

« Ne sois pas si agitée, » soupira finalement la femme assise en face d'elle, en reposant son verre de vin sans avoir bu dedans. Elle semblait fatiguée, plus que d'habitude.
« Désolée, » marmonna Leslie en tendant la main vers la brique de lait, contrôlant les tremblements de ses jambes -mais ce ne fut que pour recommencer quelques minutes plus tard.
« Mon Dieu, que tu es nerveuse, on dirait ton père ! » fit sa mère, lâchant sa fourchette comme si elle l'avait brûlée.

Leslie plongea dans ses pommes de terre. Sa mère détestait parler de son ex-mari. Elles se dépêchèrent de finir de manger, dans un silence tendu troublé seulement par les légers claquements de la pantoufle de Leslie qui cognait le carrelage au rythme des tressautements nerveux de sa jambe.

Enfin, elle se retrouva allongée sur son lit, sur le ventre, les volets fermés et la lumière de sa lampe de chevet n'éclairant qu'à moitié sa chambre plongée de fait dans une semi-pénombre douce et secrète. Leslie prit une grande inspiration, fermant les yeux, réunissant ses cheveux blonds en queue-de-cheval pour éviter d'être gênée pendant sa lecture.

Elle avait sommairement nettoyé le cahier, pour le débarrasser de l'épaisse couche de poussière qui, sous ses doigts, lui donnait l'impression de toucher un monstre -le cahier semblait couvert de fourrure, duveteux, velu.

Bizarrement, elle s'attendait presque à ce qu'il lui explose à la figure quand elle l'ouvrit -mais rien de ce genre n'arriva. Une légère odeur de moisi vint lui chatouiller les narines, désagréable, mais ça faisait partie du mystère, alors elle retint sa grimace. Il était écrit à l'encre noire, à première vue, mais en le feuilletant, Leslie se rendit compte que la couleur de l'encre n'était presque jamais la même : diverses teintes de bleu, rouge, violet, voire même du crayon à papier parfois (ces passages semblaient illisibles à première vue, mais elle prendrait le temps de les déchiffrer).

Le cahier commençait ainsi :

___Journal intime de Wilhelm Kaulitz,
___c'est-à-dire BILL
___(Tomi, je te vois !)


Une annotation à l'encre verte signalait, comme une correction :

___et de Tom
(celui qui écrivait à l'encre noire, Bill sans doute, avait rajouté ''as'', mais cela avait été biffé par Tom)
___(je sais que tu me vois, mais de toute façon je sais déjà tout ce que tu écris là-dedans...)

Leslie haussa un sourcil. Les prénoms lui étaient familiers, dangereusement familiers.

''Le chanteur, Bill Kaulitz, et son frère jumeau, Tom''

Sa mâchoire tomba et elle tourna fébrilement une page. Elle ne se demanda pas comment le journal intime du chanteur de Tokio Hotel (et celui de son frère, aussi, apparemment) était tombé entre les mains du possesseur du carton -et probablement aussi du classeur.

Mais Leslie se figea en lisant les premières lignes, et son c½ur s'arrêta de battre, touché par un doigt de glace.

___25 novembre 2005
___Tom m'a embrassé.


La boîte de Pandore était ouverte.

# Posté le mardi 05 août 2008 17:37

Chapitre 4 Hier drin' ist es voll von dir -und leer. (« Ici l'espace est rempli de toi et vide à la fois », Bill Kaulitz)




Klara avait trouvé l'adresse dans l'annuaire des professionnels, tout simplement. Elle savait que leurs grands-parents tenaient une brasserie, alors elle avait appelé tous les Schäfer de la restauration de Magdeburg, pour trouver la brasserie Schäfer.

« Ce n'était pas une si mauvaise idée, » souffla-t-elle alors qu'ils étaient dans le bus qui les ramenait chez eux, après avoir couru un bon moment.
« Ouais, mais ça n'aura servi à rien, » répondit Klaus sur le même ton, ébouriffant ses cheveux bouclés.

Klara soupira et pressa le bouton d'arrêt du véhicule. Elle avait l'air déçue, nota son frère -normal. Elle échafaudait probablement déjà un plan dans sa tête.

« On pourrait appeler tous les Schäfer du privé... »
« Ils ont peut-être déménagé de Magdeburg. »
« Ou peut-être pas ! »
« Ils sont peut-être sur liste rouge... et tu sais le nombre de Schäfer qu'il y a rien que dans la ville ? »

Ce fut moroses que le frère et la s½ur descendirent de l'autobus pour marcher jusque chez eux en silence. Klaus espérait que leur mère n'était pas encore rentrée, et surtout que le lycée n'avait pas appelé pour signaler l'absence de Klara.

Heureusement, la petite maison était déserte quand ils y entrèrent, et Klara fonça vers le répondeur pour contrôler les messages et effacer au besoin ceux de son établissement ; tandis que son frère s'asseyait devant son bureau, où étaient toujours étalés ses livres et ses feuilles de cours. Il fit deux, trois exercices (ou plutôt, nota des réponses qui avaient l'air de correspondre) pour donner l'illusion d'avoir travaillé, et sursauta presque quand Klara s'affala sur son lit -il ne l'avait pas entendue rentrer.

« Klara, je bosse, » marmonna-t-il, aux prises avec une histoire de collision d'objets célestes, comme sa petite s½ur fourrait sa tête sous son oreiller.
« Je réfléchis, » fit-elle d'une petite voix étouffée.

Il y eut un silence pendant lequel Klaus feuilleta son manuel, puis la voix de sa s½ur se fit entendre à nouveau :

« J'ai un plan. »
« Je n'irai pas à l'autre bout de l'Allemagne sonner chez un Schäfer au hasard, » prévint-il en se tournant néanmoins vers la petite blonde qui s'était redressée sur son lit, serrant l'oreiller dans ses bras, toute échevelée.
« Non, pas si loin, » le rassura-t-elle, « ne t'inquiète pas. »

Son sourire ne présageait rien de bon à Klaus.

« Tu vas juste aller fouiller le bureau de papa. »


Leslie avait glissé le cahier sous son sous-main à nouveau, et elle ne pouvait pas s'empêcher de le fixer, persuadée qu'il avait déjà mis feu à tout son bureau. Elle n'arrivait pas à dormir, les couvertures ramenées sous son menton.

''Tom m'a embrassé.''

Elle ferma les yeux. Ils étaient frères jumeaux, c'était de l'inceste. Et à leur époque, c'était formellement interdit par la loi.

Mais peut-être qu'elle s'emballait. Elle n'avait pas osé aller plus loin. Peut-être que ce n'était qu'un bisou fraternel -mais alors, pourquoi Bill l'aurait consigné dans son journal intime ?

Se retournant dans son lit, Leslie soupira doucement. Ca lui montait à la tête, cette histoire. Elle n'avait aucun lien avec eux, pas plus qu'avec le groupe dont les jumeaux avaient fait partie. Ils s'étaient séparés avant sa naissance, elle ne les avait jamais connus, elle ne les avait jamais vus, elle n'avait rien à voir avec eux. Pour elle, ils n'avaient rien de réels -lire le journal, c'était comme lire un roman, au fond.

Leslie se redressa contre la tête de lit, pensive. Elle ne pouvait pas imaginer sa mère l'embrassant -elle grimaça- ou certaines de ses amies avec leurs frères. Parce qu'elle les connaissait bien, elle savait qu'il n'y avait entre eux rien de plus que de l'amour fraternel.

Mais elle n'avait jamais connu les jumeaux. Elle ferma les yeux et les imagina en train de s'embrasser. Elle sourit, les lèvres un peu tremblantes, le c½ur douloureux.

Elle se recoucha, toujours dérangée par l'idée. Elle ne pouvait pas les imaginer faire l'amour ou quelque chose du genre.

Leslie s'endormit en retournant dans sa tête des images des jumeaux Kaulitz, et sans s'en rendre compte, pour la première fois depuis longtemps, presque sans penser à son père.


Son beau-père n'était rentré que tard dans la nuit, une fois qu'elle était déjà couchée. Elle avait entendu la clé dans la serrure, les pas de son père jusqu'à la porte, et les voix graves et étouffées des deux hommes.

Ca ne l'avait jamais dérangée d'avoir deux pères, probablement parce que c'était le cas depuis qu'elle était toute petite. Elle se sentait plus chanceuse, mieux lotie, que les autres adolescents de son âge qui avaient une mère la semaine et un père le week-end, ou tout autre combinaison résultant d'un couple morcelé. Ses grands-parents avaient divorcé quand son père avait son âge, et elle ne connaissait que sa grand-mère.

Une grand-mère, une tante, mais pas de mère. Et c'était un besoin qui se faisait de plus en plus sentir. Peut-être parce qu'elle était en plein milieu de l'adolescence. Peut-être parce
qu'elle n'avait jamais pu faire le deuil de la figure maternelle -elle avait lu ça dans un des bouquin de psychologie de son père.

Sandrine renifla et regarda le ciel nocturne, visible depuis sa fenêtre dont elle ne fermait jamais les volets. Son père ne lui parlait que très rarement de sa mère, et jamais spontanément. Elle savait qu'elle s'appelait Vanessa, qu'elle avait été fan du groupe de musique dans lequel son père avait été bassiste. Elle supposait qu'ils s'étaient rencontrés grâce à ça. Ou plutôt, à cause de ça.

Elle se retourna dans son lit et attendit le sommeil comme un messie.


Klara n'arrivait pas à dormir, elle ne pouvait pas dormir. Les yeux fixés sur l'attrape-rêves accroché au plafond au milieu d'étoiles autocollantes qui brillaient dans le noir et de peluches d'oiseaux divers, elle pensait à son frère et à sa mère. Elle s'empêchait de penser à son père, parce qu'elle ne voulait pas se l'imaginer. Elle le faisait, petite fille, mais elle avait arrêté à l'adolescence.

Mais son père l'obsédait vraiment, ces derniers temps. Elle voulait le trouver, elle allait le trouver. Avec ou sans l'aide de Klaus, qui avait l'air de plus en plus récalcitrant. Il s'écrasait chaque jour un peu plus devant leur mère, acceptant sans broncher tout ce qu'elle lui demandait. Il agissait aussi comme ça avec Klara, et la petite blonde se demanda s'il en allait de même avec leur père.

Parfois, elle enviait Klaus, parce qu'il l'avait connu, parce qu'il pouvait se souvenir de lui, parce qu'il avait eu un père. Mais aussi parce qu'il avait les faveurs de leur mère -au fond, même s'ils étaient frère et s½ur, ils n'avaient pas les même parents.

Ses parents. Klara ne disait jamais qu'elle avait des parents, elle disait ''ma mère, mon frère, mon père''. Elle ne disait pas ''ma famille''. Une famille qui part en morceaux n'est pas une famille. Elle n'avait pas de famille.

Elle se retourna dans son lit, mal à l'aise, serrant l'étoile filante en peluche dont les longs voiles qui formaient la chevelure s'entortillaient autour de sa main -un cadeau de Klaus. Peut-être qu'elle n'avait pas de c½ur, pour penser ainsi.
Peut-être qu'un c½ur qui part en morceaux n'est pas un c½ur non plus.


« Tu ne dors pas ? »

Georg s'étira lentement, tendant une main pour toucher le bras de Gustav qui était assis sur le bord du lit, courbé vers l'avant, à peine éclairé par la petite lampe de chevet qu'il avait dû allumer en se relevant. Georg retint un petit soupir, jeta un ½il au réveil et se redressa pour se glisser derrière lui, caressant sa nuque et massant doucement son dos.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Elle va avoir seize ans ce mois-ci. »

L'ex-bassiste se figea légèrement, interrompant ses mouvements une seconde.

« Ca va faire quatorze ans que je n'ai pas vu ma fille. »
« Je sais. »

Georg reprit ses gestes avec lenteur, ses bras glissant autour des épaules de Gustav pour l'enlacer. Il embrassa sa nuque, observant sa mâchoire crispée, ses poings serrés posés sur ses cuisses.

« Tu ne regrettes pas ? » demanda-t-il dans un chuchotis à peine audible, et Gustav frémit.
« Parfois, si. »

Il se glaça, et ferma doucement les yeux, fatigué et las.

« Mais pas à cause de toi, » ajouta Gustav, presque précipitamment. Il leva brusquement sa main -elle tremblait. « C'est juste que... ils me manquent, Geo. Ils me manquent. »
« Je sais, » répéta-t-il, et il caressa lentement les cheveux du blond, ses bras se resserrant autour de lui.

Quand ils s'endormirent enfin, plus tard, bien plus tard dans la nuit, ce fut serrés l'un contre l'autre, dans le noir le plus total -volets et rideaux fermés.

Comme si le noir pouvait retenir tous les secrets et tout les non-dits. Comme si, en ne voyant rien, on pouvait faire semblant d'ignorer.


Et enfin, oublier.

# Posté le dimanche 04 janvier 2009 15:11